SGB et informatique dans les nuages

L’informatique dans les nuages désigne en général le transfert des applications informatiques d’une entreprise à un fournisseur de services sur Internet. Ce transfert concerne d’abord les serveurs et les systèmes mais aussi les applications. Les entreprises dont l’informatique n’est pas le principal métier estiment souvent préférable de sous-traiter à un hébergeur spécialisé l’acquisition et l’entretien de matériel informatique et de ne plus maintenir une équipe dédiée à leur installation et à leur support. Les contrats d’hébergement garantissent habituellement un niveau de continuité du service et de sécurité des données (sauvegardes) supérieures à celui qu’atteigne la plupart des entreprises. Le transfert des applications soulève plus de difficultés car elles sont intimement liées au métier spécifique de chaque entreprise. Pourtant des sociétés de service informatique se spécialisent de plus en plus souvent dans des applications métier et se révèlent en mesure de fournir un service métier de bonne qualité (SaaS, « software as a service »). Pour développer ces services elles travaillent avec leurs clients et leurs partenaires sur Internet et leur succès dépend de plus en plus de leur capacité à les associer et à constituer une communauté utilisant les outils les plus ouverts d’Internet (SOA « Service oriented architecture »).

Nous utilisons tous de plus en plus l’informatique dans les nuages pour des services courants : messagerie, stockage et partages de documents, agendas en ligne, blogs, réseaux sociaux, recherche sur le Web. Ce dernier service rendu par les grands moteurs de recherche concurrence fortement la recherche dans les catalogues, les systèmes documentaires et les bases de données en général. Que les recherches avec des outils spécialisés rendent un service différent, plus fin et plus pertinent ne suffit pas à empêcher la concurrence. Les outils spécialisés, quelle que soit leur qualité, doivent aujourd’hui être décloisonnés et rendus visibles sur Internet. Cette nécessité largement admise par les bibliothèques les a d’abord conduites à disséminer leurs données documentaires locales vers des ensembles de plus en plus larges (SUDOC, WorldCat) et les pousse aujourd’hui naturellement à transférer leurs systèmes documentaires dans les nuages. C’est ce qui se passe déjà avec les outils de découverte. La collecte et l’indexation de toutes les données nécessaires au système de découverte d’une seule université est presque impossible à mettre en oeuvre localement, car l’on passe de catalogues qui contenaient au plus quelques millions de références à des bases de connaissance qui manipulent des centaines de millions de données avec de très forts taux de mise à jour.

Les SGB de nouvelle génération dans les nuages ne sont donc que la suite logique d’un mouvement déjà largement amorcé. Pourtant ils suscitent des interrogations là où les outils de découverte ont été accueillis sans problème. En effet il ne s’agit plus seulement de la recherche des usagers, mais du back-office de la bibliothèque. La perspective du prêt dans les nuages, et donc de données sur les lecteurs, nous fait particulièrement réagir. Pourtant le problème de confidentialité est au moins aussi important pour les recherches que pour les prêts. L’afflux de questions sur l’informatique dans les nuages à propos des SGB s’explique par le sentiment qu’un SGB touche notre métier de plus près qu’un outil de découverte et le SGB remet en effet en cause nos habitudes de travail.

Du seul point de vue documentaire, l’informatique dans les nuages présente a priori l’avantage d’être le lieu naturel de la documentation numérique et d’en simplifier le partage. Mais les secteurs d’activité qui l’ont déjà pratiquée nous mettent tout de même en garde contre différents risques et nous aurions tort de ne pas être attentifs à leur expérience. Les risques évoqués touchent surtout au statut des données et à la dépendance d’un hébergeur. Divers risques sont mentionnés concernant les données : en perdre la propriété, ne plus contrôler leur diffusion, avoir un garantie insuffisante de leur sécurité, les retrouver stockées dans un pays dont la législation en la matière ne correspond pas à nos normes. En ce qui concerne la dépendance d’un fournisseur, nous avons déjà l’expérience des abonnements à la documentation numérique : nous achetons majoritairement du flux de service et peinons à acquérir des archives, le coût de ces services monopolistiques augmente sans que nous puissions vraiment freiner le mouvement. La réussite d’un projet documentaire basé sur l’informatique dans les nuages nécessite d’évaluer correctement les risques en évitant tout autant de les surestimer que de les sous-estimer. Les agences publiques comme la CNIL ou l’ANSSI peuvent nous y aider.

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7 réflexions sur “SGB et informatique dans les nuages

  1. Jean, merci pour ce premier post.
    En attendant la suite, je voudrais attirer l’attention sur le fait suivant, qui me semble important : dans ce projet de SGB mutualisé, il ne s’agit pas seulement d’héberger nos applications et nos données dans le nuage propriétaire de tel ou tel prestataire ; cela ne changerait pas grand chose au fonctionnement du Sudoc. En effet, le système central actuel du Sudoc pourrait passer du CINES à un prestataire privé, ça ne changerait pas grand chose pour le catalogueur. Idem si le client Windows de catalogage WinIBW était remplacé par un clone full web.
    Ce qui est vraiment nouveau, c’est que la base Sudoc soit fondue dans une vaste base de connaissance globale, ce qui implique probablement de renoncer aux prérogatives naturelles d’un catalogue souverain : contrôle des frontières (qu’est-ce qu’on importe ?), monopole de la violence légitime (modifications en masse, dédoublonnage, etc.), capacité de faire la loi (règles de catalogage), etc. [OK, je force le trait en filant la métaphore 😉 ]
    Et, on est d’accord, ici comme ailleurs, la charge de la preuve est des deux côtés : souverainisme ou mondialisme. Mais de l’un à l’autre, à mes yeux, il y a plus qu’une continuité. Il y a un saut.
    Yann

    • Cher punktauteur,
      Merci d’aller droit au fond là où j’essaie de poser quelques jalons. Je crois même que la polarité souverainisme / mondialisme n’est pas une métaphore pour le projet, mais un champ social bien réel auquel il participe très modestement. Cette polarité peut structurer le débat, mais elle n’en tient pas lieu. Revenons à notre expérience. Les principaux SIGB actuels sont mondialistes, y compris les SIGB open source, mais nous avons su plus ou moins nous les approprier et développer notre souveraineté. Continuons…

  2. Bonsoir,

    Merci pour cette série de billets très éclairante. Une question, tout de même, sur ce point précis de l’infrastructure cloud du futur SGB: le comité technique intégrera-t-il des représentants des DSI dont les personnels travaillant pour les bibliothèques sont directement impactés (menacés?) par cette évolution?

    RLN

    • Le comité technique invitera un représentant des DSI à l’une de ses séances de travail ainsi que d’autres experts selon les sujets abordés. Il est également possible qu’un DSI soit membre permanent du comité de pilotage, mais sa constitution définitive ne sera arrêtée qu’après les vacances.

  3. Pingback: SGB et informatique dans les nuages « Système de gestion de bibliothèque mutualisé | Les bibliothèques | Scoop.it

  4. Bonjour, merci pour cet article. En effet il y a des précautions à prendre concernant l’informatique dans les nuage, et ces précautions, au delà des caractéristiques techniques qui doivent bien entendu correspondre à son besoin (gestion simplifiée, capacité informatique modulable etc.), sont essentiellement juridiques. En effet le contrat avec son prestataire de Cloud Computing doit comprendre un certain nombre de points : mention de la localisation des données pour respecter les loi sur la protection des données personnelles, secret professionnel, possibilité de récupérer les données lorsque le contrat avec le prestataire est terminé ou encore plan de retour d’activité en cas de panne (Quelle disponibilité du prestataire ? Quels délais?)

  5. Pingback: S’il-te-plaît, dessine-moi le catalogue de demain #1 | LaFacette

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